Au fil des roues, au gré des pas...

Au fil des roues, au gré des pas...

Into the Wild...

Comment commencer le récit de deux belles journées, loin du monde, hors du temps, lorsqu'on en rentre fiévreux, avec une belle angine et l'envie de dormir de très longues heures ?

Et pourtant, si j'attends, j'oublie ; je prends le risque d'altérer mes sensations et ça, je ne le veux pas !

Je veux vous emmener dans mon voyage comme si vous étiez le passager assis derrière moi ou mieux, si vous pouviez vous aussi rouler en quad, à mes côtés !!

 

Tout à commencé il y a de longues semaines déjà... 

Vous le savez peut-être, ami lecteur, j'ai la passion des cartes ! Non pas celles avec lesquelles on se fait un poker ou une belote, mais celles, tout en tons verts, bruns, blancs et noirs, qui contiennent les clés de milles itinéraires perdus ou peu connus... 

C'est donc en passant de longues heures à scruter mes cartes IGN que m'est venue l'idée saugrenue de parcourir toutes les pistes qui sillonnent le Massif des Monges, un grand espace sauvage qui étend ses terres de Digne à Sisteron et qui culmine au sommet homonyme à 2115m...

 

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Cartographie IGN d'une partie du Massif des Monges

 

Cela n'a rien d'une découverte ; j'ai déjà parcouru la plupart de ces pistes et chemins, soit à pied, soit à VTT. Mais là, en Quad, c'est le facteur temps qui prend toute son importance : Je vais pouvoir rouler toutes les pistes de ce secteur (y compris celles qui me sont encore inconnues) en l'espace de deux journées.

J'ai donc imaginé le meilleur parcours possible pour éviter trop d'aller-retours. Il va me permettre d'aller au plus près du sommet sur trois de ses faces : sud, ouest et nord. 

Mais comme la région est reculée et le relief très tourmenté, je vais devoir enchaîner plus de 100 kms de pistes et chemins, sur tous type de terrain, pour boucler mon périple. J'ai presque autant de kilomètres de route entre les liaisons et le trajet aller-retour depuis chez moi...

Bref, 200 kilomètres en deux jours, dont la moitié en tout-terrain, je risque d'en revenir bien fatigué !!!

 

Mardi 28 avril 2015, 8h20 :

 

je quitte Neffes et le confort douiller de ma maison sous un temps encore trop gris et menaçant. J'ai tout prévu, y compris et surtout des protections contre la pluie (il flotte depuis 3 jours !!) et des effets chauds contre le froid (pour l'instant ça va mais la météo annonce une chute brutale des températures...

J'ai le plein (17 litres) et 10 litres de plus dans deux jerricans de 5l. Normalement, ça devrait le faire. J'ai une boîte à outils, une pharmacie, deux jours d'autonomie côté bouffe, linge, couchage, etc !! Le top, c'est qu'hormis le carburant, la boîte à outil et une chaise pliante, tout tient dans le coffre. Dans mon sac à dos, j'ai mes fringues de rechange, mon duvet, mes papiers et mon téléphone.

Un coup de démarreur, le quad vrombit et c'est parti !! Direction Turriers, dans les Alpes de Haute Provence pour une première échappée belle qui n'a pourtant rien à voir avec les Monges.

Celle-ci, j'avais l'intention de la faire depuis longtemps déjà ! C'est une piste qui doit m'amener à la Bergerie de La Cassine, un lieu que j'adore mais où le seul moyen d'accès que je connaisse est paumatoire à souhait et harassant ! En effet, qu'on choisisse d'y aller à pied ou à VTT (seuls les plus courageux l'ont osé avec moi une seule fois !!), il faut compter de très longues heures de marche au départ de Clamensane, dont une dernière partie hors sentier au coeur d'une forêt !! C'est pour cette raison que j'ai été ravi de constater sur mes cartes qu'un vieux chemin peut y conduire depuis Turriers !!

Il est environ 9h10 lorsque j'arrive à Turriers ; mon GPS me demande de ne pas aller jusqu'au village et de prendre une minuscule route vers Aco de Gangas et Aco de Melet... Ici, c'est la vraie campagne, profonde et quasiment sauvage. Je suis stupéfait de voir jusqu'où vont habiter certains, dans des endroits très reculés, où on a du mal à imaginer qu'on puisse y construire une maison !

 

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Campagne du Désert, la bien nommée, a l'ouest de Turriers !!

 

Bientôt, la route se transforme en une mauvaise piste qui file en grimpant dans la forêt, traversant de temps à autre une brève prairie. Je m'éloigne enfin du monde civilisé !!

 

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En montant vers "Costebelle"... 

 

La piste devient un chemin, tout juste carrossable et bien boueux. Je poursuis et m'élève bien au-dessus de la vallée. la hêtraie est splendide ; les jeunes feuilles pointent à peine. Le sous bois est densément moussu, d'un beau vert lumineux malgré les ombres. Les côtes et les virages se succèdent jusqu'à ce qu'enfin je croise une meilleure piste ; elle vient du Hameau de Gierre, plus au sud...

 

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Mais je ne fais que la croiser et mon chemin, tortueux, fangeux et piégeux, continue à monter jusque sous une crête. Je domine le monde... Au loin, dans des écharpes de nuages, je distingue quelques grands sommets des Ecrins... Enfin, la trace s'aplanit et je viens buter contre ... contre une horrible barrière faite de deux vantaux en grillage métallique, unis entre eux par une grosse chaîne et un puissant cadenas...

 

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Impossible d'aller plus loin tandis même que je touche au but !!! Je suis extrêmement déçu et je râle contre tous ces propriétaires qui, pour d'obscures raisons (enfin, obscures à mes yeux !) choisissent délibérément de rejeter hors de leurs terres le randonneur, le cavalier, le vététiste, le quadeur... Pourtant, vu que tout est privé en France (ou domanial quand ça appartient à l'état), si tous appliquaient le principe de la propriété privée à la lettre, il n'existerait plus aucun endroit où aller profiter de la nature et le monde serait bien triste à vivre !

Je gare donc le quad, sans gêner, et part "à l'intérieur" de cette propriété, à pied, en passant sous deux vieux troncs couchés faisant office de palissade, dans l'espoir de retrouver "ma bergerie" !! Mais la route est longue me dit la carte et le chemin est un lit de boue. Dix minutes plus tard, je me décourage et fais demi-tour, non sans avoir au préalable fait quelques photos des premières gentianes printanières qui égaient les pelouses d'un bleu de velours.

 

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Retour au quad, donc, avec un sentiment d'inachevé au plus profond de moi...

Je redescends jusque vers la piste de Gierre quand je croise deux jeunes gens qui montent en sens inverse. Je les salue de la main mais comprends qu'ils souhaitent me parler...

J'apprends vite que ce sont les fils du propriétaire du terrain et ils mettent l'accent sur le fait que tout le secteur leur appartient... J'ai bien compris que ce sont des "paysans" et j'emploie ce terme dans le sens de "celui à qui appartient la terre" ... Leur façon de me regarder, de regarder le quad, tout en eux me fait sentir que je suis de trop. Mais bon, puisqu'ils ont répondu négativement à ma première question : "rassurez-moi, ce chemin, là, où nous discutons, n'est pas privé ?", je suis dans mon bon droit d'être là et ne baisse pas la garde. Finalement, le ton devient plus badin et nous nous quittons en nous saluant d'un "bonne journée" !

Je file donc par la piste de Gierre jusqu'à un carrefour repéré sur la carte (qui m'a laissé supposer la possibilité d'un accès direct vers le Col des Sagnes). Je roule donc sur ce nouveau parcours,, le long d'affleurements de gypse saccharoïde. Quand soudain la piste s'arrête ou, plus exactement, plonge tout à coup vers le bas, avec une pente à plus de 30° qui s'étire sur plus de 50 mètres linéaires... J'hésite... Je sais que je peux le faire en quad. Le vrai problème, c'est si la piste est impraticable plus loin et qu'il me faut remonter ce mur, je ne suis pas sûr de pouvoir le faire sur une telle distance... Et puis, je suis seul et si je me mets dans le pétrin, personne ne pourra m'aider ni aller chercher des secours... Je me suis dit que je ne prendrai pas de risque et je dois m'y tenir !

Je fais donc encore une fois demi-tour (va falloir s'y habituer sur ce genre de sortie !!) et rejoins finalement la route par la piste de Gierre, comme j'aurais dû le faire dès le départ !

 

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Sur une piste qui ne débouche pas. A droite, le village de Turriers. 

 

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De Gierre, via le Col des Sagnes, je rejoins les "Tourniquets d'Astoin" ; une succession de virages très serrés, en balcon au-dessus du vide, qui permettent de descendre plus de 100m de dénivelée par une route impressionnante.

Je passe à Bayons, au Forest-Lacour, à Clamensane, en suivant le Sasse et ses défilés rocheux, notamment la Cluse de Bayons et arrive enfin au départ de la petite route de Valavoire.

 

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Cette photo et la précédente : Clue de Bayons. 

 

Au terme d'une dizaine de kilomètres d'une étroite route de montagne très "virageuse ", je quitte le bitume juste avant d'arriver à Valavoire. 

Commence alors un chemin communal en lacune, très roulant et bien sec, qui va me permettre de rejoindre Authon et les flancs sud du Massif des Monges. Le paysage est magnifique, aride et provençal à la fois, dominé par les puissantes barres rocheuses de la Montagne de Jouere. De fermes abandonnées en hameaux perdus, j'arrive sur la D3, quelques kilomètres seulement avant le village d'Authon.

 

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C'est comme ça qu'on les aime les pistes : Non revêtues !!!!  

 

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 Les superbes paysages entre Valavoire et Authon !

 

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C'est à Authon qu'il me faut choisir la suite de mon itinéraire : Feissal et Géruen d'un côté et La Bastié et Prabalayre de l'autre. 

Je choisis d'aller au sud, direction Feissal.

 

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Youpi !!!

 

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La splendide Clue de Feissal 

 

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La clue homonyme est toujours aussi impressionnante, avec ses falaises de plus de 200m qui dominent le canyon, portes d'une vallée magnifique, sauvage à souhait ! Je file à bonne allure sur la piste. Hélas, un tractopelle y fait des travaux et le sol est jonché d'ornières boueuses sur plus de deux kilomètres. Mais bon, le paysage est toujours aussi sublime alentour et j'arrive rapidement à Feissal.

Pour la première fois (je suis déjà venu par ici au moins 3 fois), je vais visiter le hameau en ruine. enfin que je croyais en ruines, car à priori, quelqu'un le retape peu à peu. Je pense à tous les gens qui ont vécu ici, dans ces maisons si loin du monde, en autarcie totale pour pouvoir survivre aux hivers rudes et aux sécheresses estivales. Si seulement les pierres pouvaient parler... 

 

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Le hameau désert de Feissal... 

 

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Des roues pour quad de l'âge de pierre ? 

 

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Je reprends la piste jusqu'à son terme, 3 kilomètres plus haut. Avec beaucoup d'émotion, je retrouve l'endroit où j'avais campé là avec mon ami Eric, sa femme et son bébé, Arthur, qui a aujourd'hui presque 20 ans !! Le temps passe et emporte tout avec lui, les amis, les visages, les bon mots, les sourires... 

Je vais tout au bout de la piste, là où elle s'achève pour devenir un sentier ; d'autres souvenirs émergent ; c'est par là que nous sommes montés aux Monges, à VTT, le 12 juin 2011, avec Patrick, Manu, Marc et Laurent, après avoir roulé toute la longue piste. A cette époque-là, j'avais fini cette  grosse bavante avec une malléole  brisée et j'avais dû pédaler encore 4 kilomètres dans cet état, pensant que ce n'était qu'une grosse foulure !!!

Décidément, ce massif semble bien être le réceptacle d'une bonne partie de mes souvenirs de montagne ! Mais ça, je l'ai toujours su !!

Il est 13h15 et j'ai faim !! Je reviens un peu sur mes pas et vire à gauche pour aller vers le Col Saint-Antoine. Par là, une magnifique prairie bien verte s'étire jusqu'à un joli ruisseau. Ce sera le coin idéal pour un pique-nique !

 

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Le coin que j'ai choisi pour déjeuner ... 

 

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Préparation du café...

 

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J'en suis au café lorsque, très étonné, j'entends vrombir des moteurs non loin, de l'autre côté d'une petite butte.

Soudain deux 4x4 en émergent ; ce sont des suisses. Ils ne s'arrêtent pas mais me saluent avant de disparaître vers le col. 15mn plus tard, ils en reviennent ; ça ne passe pas. Je le savais. même en quad, c'est impossible. Seuls les piétons et les vététistes peuvent emprunter l'étroit sentier qui descend vers Lambert et L'espinasse...

Les suisses repartent vers Authon et je m'apprête à faire de même. Mais pour l'instant, il me faut ranger les affaires ; chaque chose a une place bien définie sinon plus rien ne loge !

Il est 14h20 lorsque je récupère la piste ; je finis par doubler les suisses avant de rejoindre Authon.

 

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Sur le retour, entrée dans la Clue de Feissal. 

 

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Là, je profite d'un bout de réseau téléphonique pour appeler la famille et donner quelques nouvelles. Tout va bien pour tout le monde, je peux donc repartir l'esprit tranquille vers la seconde piste, celle de la Bastié et Prabalayre...

Jusqu'à ce qu'elle domine le Riou d'Ourtigas, la piste est très roulante. Mais bientôt, entre les roches éboulées qui dégringolent de la paroi de gauche et le profond ravin abrupt à droite, il faut se calmer sur la gâchette d'accélération.

 

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Plus haut, des suintements naturels, tapis de mousses et ornés de jolies couleurs, ferment le passage dangereux. Par quelques virages, je m'élève jusqu'à croiser la piste de Peyre Coste. La barrière est ouverte, j'y vais ! Je ne suis pas trop sûr que cette piste soit ouverte à la circulation mais je ne relève pas non plus d'interdiction... 

La piste et le chemin qui vont suivre sont parmi ceux qui offrent les plus beaux panoramas sur les Monges. Grâce à eux, je grimpe jusqu'à 1500m, sur un coteau qui fait face à la muraille occidentale des crêtes sommitales. La lune apparaît, encore blanche, juste au-dessus de la Crête de Conaples, à la poursuite du soleil dans sa fuite éternelle... J'arrive au bout du chemin mais qu'importe, mes yeux ont vu ce que j'étais monté voir. Cette montagne est fascinante...

 

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En montant à Peyre Coste, face aux Monges... 

 

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Ce soir, je dormirai là-bas, au bout de la piste... 

 

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C'est en rebroussant chemin que je découvre une partie du paysage qui m'était restée cachée à la montée. D'ici, entre la montagne de Mélan et le Pic du Trainon, on découvre toute une partie du Val de Durance, du côté de Peyruis. Très loin , vers le sud, on aperçoit même le Lubéron puis, dans la brume, sur la gauche, Sainte-Victoire et la Sainte-Baume...

 

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Vue vers le sud : Dans la brume, le Lubéron, la Sainte-Baume et la Sainte-Victoire... 

 

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Le Rocher de Dromont, sous Saint-Geniez...

 

Je reprends la piste et redescends jusqu'à la barrière. Désormais, il me faut prendre celle de La Bastié et de Prébalayre, sur la gauche.

Je commence par traverser un joli bois, bien frais, puis j'accède à un paysage pastoral. Pour autant, l'homme a cessé de cultiver ces terres depuis fort longtemps déjà mais il y a laissé son empreinte dans l'organisation des sols. Là où passe la rivière, la ripisylve reprend ses droits sur les champs défrichés jadis. Ca et là, les arbustes viennent pousser dans les prés, fermant lentement les milieux que des milliers d'heures de dur labeur étaient parvenus à ouvrir pour que paissent les bêtes et que poussent les semailles...

 

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Un arbre est tombé sur le chemin mais ça passe encore.

 

Je roule, m'émerveille, quand soudain une toute autre réalité me saute aux yeux : On a fermé le chemin de Prabalayre !!! Une chaîne est tendue entre deux poteaux de fer bétonnés, juste après le dernier gué. Je n'en reviens pas car ce chemin a toujours été libre d'accès !! De plus, j'avais imaginé dormir là-haut, à Prabalayre et cette horrible chaîne vient mettre un terme à mes projets ! Y'en a marre de ces barrières, ces grillages et ces chaînes !! Qu'est devenu ce département où l'on allait là où nos pas voulaient bien nous mener il y a quelques années en arrière !! Le paysan d'ici se serait-il fait plus facho, plus con que celui d'à côté ?  Ou bien, et cette réalité m'inquiète, les Monges sont-ils victimes de leur réputation et le "petit paradis préservé" ne l'est-il plus vraiment ? Soudain, la liste des numéros minéralogiques vus sur les quelques voitures croisées me revient à l'esprit : 67, 26, 13, 84, etc... Serait-ce donc cela la raison de cet enfermement ? Les gens d'ici n'ont que faire du tourisme; ils n'en vivent quasiment pas. Eux, ce qui leur importe, ces que leurs bêtes puissent pâturer sans qu'un couillon de marseillais ou de varois viennent leur faire griller des côtelettes sous le nez ! Et pour éviter ça, le moyen le plus rapide, le plus sûr, c'est la clôture, la barrière, le rejet de l'étranger.

J'en suis là de mes réflexions quand je me dis que cette chaîne est vraiment de trop ! 

Sur le côté , aucun véhicule ne pourrait franchir le monceau de roches érigé là pour empêcher le passage... Aucun, sauf mon quad !!! Du moins, rien ne m'empêche d'essayer !

Position 4x4, vitesses courtes et c'est parti pour un franchissement technique. Le quad glisse un peu sur un bloc et je flippe une seconde avant de voir que l'obstacle est passé et que je bascule déjà de l'autre côté ! C'est gagné, je dormirai à Prabalayre, barrière ou pas !!! J'assume ma transgression !

Je monte donc jusqu'à la cabane, toute rénovée, puis redescend d'une centaine de mètres car je veux dormir "into the wild", loin des cabanes, des barrières et de la connerie humaine !

 

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La bergerie de Prabalayre, au pied de la paroi ouest des Monges, à 1500m.

 

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 Y'a pire endroit où poser sa tente !!

 

Il est 17h; j'ai encore tout mon temps. Le soleil est haut dans le ciel et je veux en profiter.

Premère étape : monter la tente et organiser le campement.

 

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Puis, une fois que tout est prêt pour mon retour, je pars me promener ! Direction les goulets schisteux qui abritent parfois de jolis fossiles...

Mais je dois me rendre à l'évidence, il n'y a rien à trouver. J'ai pourtant remonté plus de 400m au coeur du premier goulet sans voir la moindre trace d'une empreinte d'ammonite. J'abdique et fais demi-tour pour emprunter un autre thalweg. Bingo ! Ici, même si je ne trouve pas de vraies belles pièces, je tombe sur une ammonite mal conservée mais énorme (environ 15 cm de diamètre), nichée au coeur d'un bloc impossible à déplacer ! La pièce n'est pas extraordinaire mais elle suffit à me faire le plaisir d'une belle photo !

 

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Je reviens à la confluence des ruisseaux et regarde enfin l'heure sur mon téléphone ; il est 19h10 !!! Houlà, mais c'est que je vais rater l'apéro, moi !!! Je remonte dare dare au campement et y arrive essoufflé et bien fatigué (faut dire que ça grimpe sec entre les goulets et ici !!).

Je me change vite car j'ai froid et je m'installe aussitôt pour un bon apéro.

 

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A l'Apéro !!

 

Je vais savourer ma déspé comme rarement !! Surtout qu'elle sera assortie d'un excellent saucisson du Champsaur au bleu et de quelques amuse-gueules ! Par contre, boire une bière bien fraîche quand il fait une petite dizaine de degrés, j'ai connu des contextes plus adaptés !!

Les ombres s'étirent rapidement tandis que le soleil plonge derrière Dormeilleuse ; il est temps de préparer le repas... Ce soir, au menu, blanquette de veau et son riz blanc ! Enfin quelque chose de chaud !!!! Le soleil s'est couché et le froid s'intensifie. J'ai maintenant tous mes vêtements de moto sur moi, plus la Balaclava, mes gants de montagne et j'ai encore froid !!! 

 

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Bien couvert mais pourtant frigorifié par le vent de nord !

 

Le soleil a disparu depuis un bon moment mais sa lumière vient saluer une dernière fois le cirque rocheux de la face ouest des Monges. je prends quelques photos d'un univers orange et gris... C'est sublime !

 

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La blanquette terminée, je range tout mon barda et, dans une pénombre entre chien et loup, je me décide à aller faire une petite balade digestive, histoire de bouger un peu et de tenter de me réchauffer. J'emporte ma lampe frontale mais délaisse appareils photo et jumelles car la luminosité est vraiment trop faible pour tenter le moindre cliché.

Je m'éloigne vers le sud-ouest de quelques 300m par rapport à mon campement, cerné par le chant des grillons et celui de quelques oiseaux crépusculaires... Je marche dans une herbe haute et grasse qui feutre le bruit de mes pas. Le vent souffle régulièrement mais plus calmement qu'en fin d'après-midi.

Au débouché d'une crête herbeuse, j'aperçois soudain deux chevreuils de l'autre côté d'une profonde ravine. Ils m'ont vu mais se savent en sécurité de par le fossé profond d'une vingtaine de mètres qui nous sépare... Je me fige pour ne pas les effrayer davantage et les observe longuement. Tout à coup, un peu plus haut, au sortir d'un bois, je vois une grosse créature descendre à travers prés, directement vers les deux chevreuils ! La lumière est si mauvaise que je n'arrive pas à distinguer les traits de la bête ; je pense au loup (il y en a une meute dans les Monges !) mais la bête a l'air assez courte et dépourvue de queue... C'est un sanglier, une grosse bestiole d'une quarantaine de kilos !

Les chevreuils l'entendent et déboulent à toute vitesse dans la ravine pour ne plus jamais reparaître... Quant au sanglier, je le vois marcher tranquillement jusqu'à l'endroit où broutaient les deux chevreuils, puis descendre à son tour dans la ravine. Là, il fait trop sombre pour que je puisse suivre son cheminement et je le perds de vue.

Cinq minutes se passent. Le vent m'est favorable car il m'apporte l'odeur du sanglier et non le contraire. Brusquement, je vois une échine grisâtre dépasser d'un fourré à seulement vingt mètres de moi. Il ne m'a pas vu et avance encore un peu vers moi... 15m... Il est là, tout près ; je l'entends mastiquer un bout de racine qu'il vient de déterrer. Je suis éminemment visible : debout, dans une petite prairie herbeuse, raide comme un piquet, face à un gros sanglier qui doit me prendre pour un vieux tronc d'arbre...

Le problème, c'est que le sanglier semble avoir trouvé ici de quoi se restaurer et dix minutes plus tard, nous sommes toujours face à face ! J'ai froid, je m'ankylose et il va bien falloir mettre un terme à cette belle rencontre. Je tente quelques claquements de langue contre mon palais pour voir si le bruit l'interpelle mais le vent emporte les sons et le sanglier ne réagit pas... Je ne veux pas non plus prendre le risque de le surprendre et de le mettre en colère.

Je glisse la main dans ma poche et mes doigts rencontrent la lampe frontale. Oui, c'est une bonne idée ! Je la sors délicatement et déclenche la lumière vers l'animal. Une seconde médusé, il finit par comprendre que quelque chose ne va pas et détale bruyamment le long de la crête, complètement affolé !

Je me retrouve seul, de nouveau, dans la nuit qui s'installe. Du moins l'ai-je cru ! Autre chose se déplace derrière moi, sur le coteau ; Je n'arrive pas à voir ce dont il s'agit jusqu'à ce que la créature emprunte le faite de la crête et que sa silhouette se découpe nettement sur le ciel : Un beau renard court là-haut pour fuir ma présence ! Décidément, que de surprises en si peu de temps !! 

La nuit est un monde plein de vie dans ces alpages et ces forêts qu'on pense déserts le jour. Je viens d'en avoir une belle illustration !

Retour au campement ; il est 23h quand, blotti au fond de mon duvet, je m'endors doucement, bercé par du Billy Cobham via mon lecteur MP3...

 

Mercredi 29 avril 2015, 7h00 :

 

Cela fait déjà une heure que j'alterne entre des phases de sommeil et de réveil... Comme tous les matins du monde, les oiseaux ont commencé à chanter dès la toute fin de la nuit.

Au loin, j'entends des tétras qui gloussent, lancés dans leurs parades amoureuses. Une tourterelle des bois roucoule tandis que les coucous s'interpellent d'un côté à l'autre de l'alpage... Le vent souffle encore un peu ce matin.

Hormis un réveil à 2h40 pour satisfaire un besoin pressant, un horrible mal de gorge et une fâcheuse tendance à me geler, j'ai passé une nuit presque correcte... Du moins ai-je réussi à cumuler 4 à 5 heures de sommeil !

A 7h30, duvet et matelas pliés, je prépare le café. Sa chaleur calme le feu de ma gorge et me fait frissonner dans ce matin bien froid. La lumière du soleil est encore loin ; c'est le problème quand on installe un campement de façon à l'avoir très longtemps en soirée !!! Il faudra que les premiers rayons passent par-dessus la muraille des Monges pour que je puisse enfin en bénéficier !

Je démonte la tente et la range et fais de même avec toutes mes affaires. Quinze minutes plus tard, il ne reste plus que le quad dans la prairie. C'est comme si je n'y avais jamais dormi !

 

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Au petit matin...

 

Ce matin, j'ai envie de tenter un passage par Viendon et Pinole pour rejoindre la piste classique beaucoup plus bas. La première partie, hors piste, roule plutôt bien, au travers de prés herbus. Mais quelques 400m plus loin, je dois me rendre à l'évidence, ça ne passe plus, hormis pour un piéton ou un vététiste car le sentier est étroit et en dévers... Tant pis, je fais demi-tour et remonte vers le chemin de Prabalayre que je redescends ensuite jusqu'à la fameuse chaîne. Même manoeuvre qu'hier, je contourne l'obstacle par le talus de roche ; un jeu d'enfant !!

Je roule ensuite jusqu'à Authon dans la belle lumière du matin. Je suis reposé, plus détendu qu'hier et profite pleinement de cette dernière journée d'aventure ! 

Parvenu au village, je fais à contresens l'itinéraire d'hier pour rejoindre Valavoire. Je découvre de nouveaux points de vue, laissés la veille dans mon dos. Le plus étrange est sans aucun doute le très curieux "Chateau de la Mole", sous la Montagne de Jouère. D'ici, on dirait un troll de pierre qui chemine lourdement vers le sommet... Je vais également dominer l'abîme dans lequel se jette le Riou d'Entraix, sans toutefois réussir à apercevoir la cascade...

 

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Le curieux rocher dit du "Chateau de La Mole" 

 

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Le "gouffre" du Riou d'Entraix où l'eau plonge d'une centaine de mètres vers le Sasse... 

 

Cette fois-ci, je monte à Valavoire, histoire de voir si la paysage vu d'en haut est aussi beau qu'on le dit ! Je stationne sur un petit parking. Il est 9h30 et le village s'éveille. Un chien de berger vient me saluer, un papy ouvre ses fenêtres et je grimpe à l'assaut de la petite colline qui domine le village.

Oui, la vue est exceptionnelle !!! Du haut de ses 1150m, fort de 40 habitants (dont guère moins de 10 à l'année, j'en jurerais !!), Valavoire est l'un de ces bijoux de l'habitat de montagne, divinement juché sur un éperon rocheux dominant le Sasse et le Val de Durance. La vue sur les préalpes drômoises, le Laragnais et le Val de Durance est fantastique. Le Dévoluy forme l'arrière plan du décor.

 

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Valavoire, village perché !

 

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Quelques degrés d'angle de la splendide vue qu'offre Valavoire.

 

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Toujours Valavoire !

 

je quitte le village et redescends par la petite route déjà parcourue hier jusqu'à la D1. Des tressautements dans la carburation m'indiquent qu'il me faut passer sur la réserve. Rien de grave, j'ai toujours mes 10 litres de super dans mes deux jerrycans.

Mais pour m'assurer de passer la journée sereinement, je décide de faire un bref détour par La Motte du Caire, histoire de refaire le plein...

C'était compter sur la présence d'une station-service en un lieu où il n'en existe pas !!! Je râle car ce détour m'a fait perdre du temps et ne m'a servi à rien ! Mais où vont donc les gens pour s'approvisionner en carburant quand on habite ces vallées perdues ? je n'ai toujours pas la réponse !!!

Je me résigne donc à mettre mes 10 litres d'essence dans mon réservoir. Ce n'est pas le plein et je suis encore loin de chez moi, d'autant plus que j'ai encore pas mal de détours à faire, dont une partie en tout-terrain... J'aurai suffisamment de carburant mais l'esprit moins tranquille qu'hier en tous cas !

Retour sur la D1. Je repasse par Clamensane, et, dans le minuscule village du Forest-Lacour, je file droit au sud par la route d'Esparron-la-Bâtie. Là, tandis que le quad force un peu pour avaler la côte bien raide qui grimpe dans la montagne, je repense à nos pérégrinations à VTT, avec Laurent, lorsque, empruntant la vieille route abandonnée de la Bâtie, nous avions roulé jusqu'au Lac des Monges, dans, puis sous, la neige !! Encore un excellent souvenir !!

Cette fois-ci, aucun risque ; la neige a bel et bien disparu du massif. Je prends la piste de la Pinée, taillée dans des molasses rouges pour aller jusqu'au gué.

 

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La piste de La Pinée, taillée dans de la molasse rouge...

 

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Un gué, au carrefour de la piste de La Pinée et celle de Garnaysse... 

 

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Ici, sur une cinquantaine de mètres, la piste passe sur un lit de roches... 

 

Là, j'hésite un temps sur la direction à prendre et finis par me décider : Ce sera d'abord la piste du Lac puis celle de Garnaysse.

Mais pour aller jusqu'au lac, encore faudrait-il que la barrière soit ouverte et elle ne l'est pas !! je redescends donc prendre le chemin du Play où je m'arrête pour déjeuner. Il est 11h45. Je retrouve, ému, l'endroit d'un précédent campement établi là en 1996, avec mon ami Jean-Philippe. Le coin est magnifique si l'on excepte que de sombres connards sont venus y abandonner une voiture qui gâche véritablement ce paysage de carte postale ! Encore les méfaits d'une trop grande médiatisation touristique ?  D'ailleurs, de ci, de là, j'ai pu voir de nombreuses voitures garées le long de la piste en ces temps de vacances scolaires... Avant, ici, il n'y avait quasiment jamais personne...

Je déjeune d'un peu de saucisson au bleu et de rillette de saumon mais les nuages s'amoncellent et il recommence à faire froid...

30 minutes plus tard, je lève le camp, après avoir photographié la belle cicindèle au bord d'un joli ruisseau.

 

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Le ruisseau du Play, toujours aussi accueillant !

 

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Cicindèle : magnifique insecte mais un véritable tueur pour les petites bêtes !!

 

Je prends la piste à contresens pour revenir au gué et là, je vire à droite, direction Garnaysse. La piste est belle. elle serpente en fond de vallée, au bord d'un ruisseau cascadant. Plus haut, je quitte la piste principale pour prendre un chemin secondaire qui monte à Clôt-Ginoux. 

Je roule une quinzaine de minutes et prends rapidement de l'altitude. Très vite, je domine la vallée du Play et je découvre face à moi la face nord des Monges où subsistent les derniers névés de l'hiver moribond. Plus loin, à l'est, je vois nettement le Col de Clapouse et la cabane homonyme où j'ai passé tant de nuit dans ma jeunesse !

 

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La prairie de Clôt-Ginoux et la face nord des Monges, sur la droite. 

 

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Au fond, au centre de la photo, le Col de Clapouse et la cabane homonyme...

 

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Dans la descente de la piste de Garnaysse...

 

J'aime cette terre et j'en connais presque chaque hectare. Tout ici fait écho à un moment de ma vie, moi qui n'ai pourtant jamais vécu dans le 04 ! Ici, c'était mon échappatoire, mon refuge aux difficultés de la vie, mon paradis... Et que ce soit à pied, le dos croulant sous un lourd sac à dos, en vélo seul ou avec les amis, en camping sauvage pour quelques jours de bonheur ou aujourd'hui en quad, je rends grâce à ces terres sauvages de m'émerveiller chaque fois comme au premier jour de leur découverte...

Voilà, il n'est que 13h20 et je suis au bout de mes projets de découverte. Il ne me reste plus qu'à rejoindre la vallée, prendre la D1 jusqu'à Turriers et rentrer chez moi... Je suis fatigué par ces deux jours de conduite, parfois sur de mauvais chemins ; j'ai probablement un peu de fièvre et un gros mal de gorge mais je suis heureux !! Simplement heureux ! Déjà, des milliers d'images se bousculent pour aller prendre place dans les méandres de ma mémoire ; elles vont aller grossir les rangs de tant d'autres, la plupart si précieuses, si belles que, lorsqu'elles reviendront à la surface de ma vie, j'aurais les yeux embués et un petit pincement au coeur du fait qu'elles n'appartiennent plus à ce présent magique qui n'existe déjà plus la seconde d'après... 

La vie est une succession d'images. Nous en faisons des albums. Parfois tristes, parfois doux, parfois heureux...

Je referme ici celui de deux très belles journées, en quad, immergé au plus profond du Massif des Monges. Sur sa jaquette, j'écris simplement ces lignes : 

 

"Ici bat le coeur du monde, au doux rythme du ruisseau qui s'écoule, du renard qui s'enfuit en ombres silencieuses, des ruines qui murmurent les heures d'antan... ici, je suis heureux, ici je suis vrai..."

 

 

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01/05/2015
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